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Journées Cinématographiques de Carthage 2008 : L’Afrique de retour

par Amel Ben Aba

De nouveaux talents africains et arabes contre la violence

La 22 ème session des JCC qui s’est tenue du 25 octobre au 1 novembre 2008 a renoué avec l’esprit des fondateurs en 1966 de ce festival, amoureux du cinéma, militants pour l’émergence d’une cinématographie africaine et arabe originale. D’un langage à la fois originel, ancré dans une réalité à découvrir et à faire valoir, et novateur, personnel. Une session riche en nouveaux talents africains et arabes et où les femmes ont pris une place importante en tant que cinéastes et en tant qu’actrices.

Teza, le film de l’Ethiopien Haile Gerima [dans la photo, avec la directrice des JCC Dora Bouchoucha] qui a remporté le Tanit d’Or de cette session 2008 est une réalisation de ce rêve qui a donné naissance à ce premier festival d’Afrique. A l’unanimité du jury international présidé par l’écrivain algérien Yasmina Khadra. (Il y’a 42 ans, c’est La Noire de... du cinéaste sénégalais Ousmane Sembène qui avait gagné le Tanit d’Or de la première session du festival).
Teza, raconte, à travers le vécu plein d’épreuves atroces de Anberber, médecin chercheur formé en Allemagne, l’histoire de l’Ethiopie, dans ses rêves et ses désillusions, dans les souffrances subies par son peuple sous les dictatures successives. Cependant, cet intellectuel, rentré après dix ans dans son village natal, brisé physiquement et moralement, va, parmi les siens, reprendre goût à la vie. Un film bouleversant en ce qu’il met en images le sentiment d’impuissance de toute une génération d’hommes et de femmes d’Afrique et d’ailleurs face à la violence, à la bêtise et à la soif de pouvoir de ses gouvernants ; mais qui exprime aussi la résistance, la solidarité, l’amour et la douceur et qui se termine par une note d’espoir symbolisée par une naissance accueillie par une explosion de joie. Un film qui secoue et éblouit tout autant par la beauté de l’image, de la bande sonore que par la cohésion du scénario, la force de la mise en scène, le jeu des acteurs et les procédés de la narration.

Haile Gerima est monté plusieurs fois sur la scène du Théâtre de la Ville de Tunis, le soir de la clôture, pour recevoir les prix du meilleur scénario (le sien), de la meilleure image (de Mario Masini) et de la meilleure musique (de Vijay Lyer et Jorga Mesfin) . Lorsqu’on lui a remis le Tanit d’Or, Gerima a déclaré être l’élève de Tahar Cheriaa, l’un des fondateurs des JCC et de Ousmane Sembène ; il a également évoqué Frantz Fanon, Aimé Césaire et Nelson Mandela «qui nous ont appris à prendre en charge notre propre histoire et à créer nos propres images ».

Le grand acteur burkinabé, Sotigui Konyaté a reçu le Tanit d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. A propos du film du Malien Salif Traoré Faro, reine des eaux, dans lequel il joue le rôle du sage du village, il a regretté que les femmes qui sont les plus productives soient encore aujourd’hui victimes de préjugés appelant l’Afrique à accepter la mutation sociale. Devant un public attentif, il a prononcé ces paroles de sage: «Le jour où tu ne sais plus où tu vas, souviens toi d’où tu viens et tu ne seras jamais perdu». Et encore «On t’a donné une bouche et deux oreilles. Parle une fois et écoute deux fois». C’est le réalisateur tunisien Nouri Bouzid, membre du jury, qui lui a remis le Tanit.

Le Tanit d’Argent a été attribué au Palestinien Rashid Masharawi pour son film Leila’s Birthday ainsi que le prix du meilleur comédien remis par l’actrice française Emmanuelle Béart, membre du jury, au grand acteur palestinien Mohamed Bakri. Le réalisateur a rendu hommage à Tarak Ben Abdallah, directeur de la photo ainsi qu’au public des JCC, «aux milliers de beaux yeux qui ont rempli les salles de cinéma». Sur scène l’actrice palestinienne Areen Omari (qui aussi joué dans Private du réalisateur italien Saverio Costanzo), la petite Nour Zoubi, Salah Bakri, le coproducteur tunisien Habib Attia dont c’est aussi le premier succès et la monteuse Pascale Chavance. Mohamed Bakri a adressé ses remerciements «à la Tunisie, qui nous a reçus par la mer, à Tahar Cheriaa qui a fondé ce festival, à Rashid Masharawi qui m’a donné ce taxi et enfin à Leila ma femme qui m’a donné mon meilleur film, mon fils Salah».

C’est Khamsa du Tunisien Kamel Dridi qui a obtenu le Tanit de Bronze ainsi que le prix du montage. Ce film a pour protagoniste un enfant de 11 ans confronté à un monde impitoyable. Le jeune Marc Cortes a eu le prix de l’espoir masculin.
Quant aux deux autres films tunisiens L’autre moitié du ciel de Kalthoum Bornaze et Un si beau voyage de Khaled Ghorbal sélectionnés pour la compétition officielle il est difficile de comprendre les raisons de leur sélection. Ces films pourraient, à mon avis, servir de leçons de non cinéma. Films qui ont bénéficié d’un budget important et ont un image son correct. C’est le reste qui cloche : le scénario, la mise en scène, le casting et la direction d’acteurs et montage.
L’autre moitié du ciel accumule les clichés, sur l’homme moyen oriental très vite soupçonné d’être bigame, ce qui se confirme, et dont l’accent est censé faire rire, comme est censé faire rire l’infirmière noire qui s’extasie devant la beauté de cet homme Cliché sur la relation fusionnelle entre les deux jumeaux. Ce qui est le plus gênant c’est le manque de crédibilité du nœud du récit : un père qui en veut à ses enfants pour la mort de leur mère à leur naissance et qui refuse de leur en parler. Un film glauque par l’absence de sincérité. Un film présenté par certaines comme militant pour le partage égal de l’héritage entre femmes et hommes, sujet à peine effleuré et qui vient comme un cheveu sur la soupe.

Parmi les 18 longs métrages en compétition, Zimbabwe, de l’Africain du Sud Daniel Roodt, a été apprécié par les cinéphiles; ce film raconte l’histoire très dure d’une jeune orpheline zimbabwéenne de 19 ans appelée Zimbabwe qui franchit clandestinement la frontière avec l’Afrique du Sud. A travers cette fiction, le cinéaste nous fait découvrir la situation de milliers d’émigrés de ce pays. L’actrice du film a remporté le prix de la meilleure interprétation féminine.
Quant à Ein Shams de l’Egyptien Ibrahim El Batout, qui a récemment reçu un prix au festival de Taormina, il a obtenu le prix pour la démarche novatrice de la narration et a fait chaque fois salle comble. Le prix de la cinéaste libanaise Randa Chahal Sabbag, décédée depuis peu, a été décerné par Marco Muller, directeur de la Mostra de Venise, à la jeune cinéaste palestinienne Annemarie Jacir pour son premier long métrage Le Sel de la mer : la mer de Haifa interdite aux Palestiniens puisqu’elle se trouve en territoire occupé par Israel en 1948. Or c’est là que veut aller Soraya (rôle interprété par Suheir Hammad) une jeune palestinienne née de parents exilés à Brooklyn, déterminée à récupérer les économies de son grand père bloqués dans une banque de Haifa depuis 48 et à revoir la maison familiale. Elle rencontre un jeune Palestinien Imad, joué par Salah Bakri, qui veut bien l’aider. Mais pour aller à Haifa il doit se faire passer pour un juif israélien ce qui n’est pas facile. C’est un film plein de fraîcheur et de sensibilité qui exprime la nostalgie des Palestiniens qui, il y’a 60 ans, ont été contraints à l’exil ; nostalgie que leurs enfants portent pour une terre qu’ils n’ont pas connue, la terre, la mer et la maison de leurs parents et de leurs grand parents.

Reste trois films intéressants qui n’ont reçu aucune consécration officielle : le premier long métrage jordanien Captain Abu Raed du jeune cinéaste jordanien Amin Matalqa, 31 ans dont c’est le premier long métrage et qui se passe sur les hauteurs Amman où habite Abu Raed, veuf et sans enfant balayeur à l’aéroport de la ville. Les enfants de son quartier le prennent pour un pilote. Se prenant au jeu, il se met à leur raconter des histoires fantastiques ; une amitié naît entre lui et ces enfants dont certains sont maltraités par un père violent et forcés de travailler au lieu d’aller à l’école. Abu Raed va faire tout ce qu’il peut pour le aider et même plus. Un film touchant porté par un grand acteur jordanien, Nadim Sawalha. «C’est la première fois que je travaille dans un film arabe, j’ai toujours travaillé en Europe. Ces enfants qui viennent en majorité des camps palestiniens sont une intelligence instinctive. Jouer avec eux a été une expérience enrichissante». Un film plein de délicatesse et ouvert sur l’imaginaire.
L’autre film c’est Coeurs brûlés du réalisateur marocain Ahmed El Maanouni (présent aux JCC 1974 avec son premier film El Ayam El Ayam) c’est l’histoire d’un jeune architecte marocain vivant en France qui décide de retourner dans la ville de Fez où il a passé son enfance. Il veut savoir qui l’a privé de sa mère et pourquoi. Il soupçonne son oncle maternel qui l’avait recueilli, le traitait de bâtard, l’exploitait et le battait, de l’avoir tuée. Mais cet oncle, qu’il est venu revoir sur son lit de mort refuse de lui parler. Ce passé douloureux le hante et il se sent malheureux et impuissant de voir encore aujourd’hui ces enfants de la médina de Fez, enfermés dans des échoppes de petits artisans, souvent maltraités, privés de l’école, sans avenir. Une musique marocaine sufi accompagne une image en noir et blanc.
Enfin le film du Libanais Samir Habchi, 47 ans, Beyrouth, ville ouverte, qui a fait également salles combles, dont le personnage principal est un jeune cinéaste égyptien venu au Liban, qu’il croit plus démocratique, pour essayer de comprendre les raisons de l’oppression politique à laquelle se trouvent encore soumis les peuples arabes. Un film au scénario original mêlant réalité et imaginaire et où la réalité dépasse en violence la fiction. Des scènes de torture d’une extrême violence qu’il imagine mais qu’il découvre être en deça de la réalité.

Dans tous ces films on retrouve ce sentiment d’impuissance et de révolte devant l’injustice et la violence. Violence de la guerre (Ain Shams, Egypte), la violence d’Etat (Beyrouth, ville ouverte, Liban), violence exercée par les hommes contre les femmes (Zimbabwe, Afrique du Sud ; Teza, Ehtiopie ; Captain Abu Raed, Jordanie), violence contre les enfants (Khamsa, Tunisie ; Cœurs brûlés, Maroc ; Teza, Ethiopie).

Autre nouveauté de cette 22ème session: le retour des Algériens : les deux longs métrages en compétition officielle ont été primés: le prix spécial du jury est allé à La Maison jaune de Amor Hakkar.
Ce film se passe dans les Aurès. Alya, 12 ans, apprend par des gendarmes la mort accidentelle de son frère qui faisait son service militaire dans la gendarmerie. Le père, Mouloud, se met en route pour ramener le cadavre; sur la route, il va rencontrer un chauffeur de taxi qui va l’aider à faire réparer son vieux tacot et les gendarmes croisés sur sa route vont se montrer serviables. Son fils lui ayant laissé une cassette vidéo, Mouloud, aidé par sa fille, achète une télévision et un lecteur vidéo. Mais ils n’ont pas l’électricité. Le préfet va les aider. Certains ont trouvé le film trop complaisant avec le pouvoir algérien ; cependant beaucoup l’ont applaudi ce premier film algérien en langue berbère. La jeune protagoniste, touchée, a chanté sur la scène du Mondial. Un moment de fraternité auquel les précédentes sessions des JCC nous avaient déshabitués.
Mascarades de Lyes Salem a reçu le prix de la première œuvre. Une comédie à l’algérienne pleine d’humour qui a fait rire grands et petits et a remporté les suffrages du premier jury enfant dans l’histoire des JCC.

Amel Ben Aba | Journées Cinématographiques de Carthage 2008

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